Chapitre 1

Moi, ce que je préfère à la télé, ce sont les documentaires animaliers. J’en regarde au minimum deux par jour : l’un juste après ma sieste du matin ; l’autre juste après ma sieste de l’après-midi. Kenya, Pôle nord, Pôle sud, Tanzanie, Australie, Canada, Russie, Colombie… Sans lever l’arrière-train du canapé, le monde m’appartient. Pas besoin de remuer la plus petite griffe pour sentir le frisson du dépaysement et le vent dans mes poils. J’adore ! Bien entendu, j’attends pour allumer la box et me jeter sur le divan que tout le monde soit parti : Colin et Coline au bureau, Pénélope à la crèche. Dès que j’entends la porte claquer et la voiture démarrer, je descends au sous-sol bidouiller la chaudière. D’un coup de patte, je monte le chauffage à 35 degrés ; on n’est quand même pas là pour se geler les coussinets. Alors, commence une journée parfaite : calme et tropicale. Et pour peu que Joséphine passe me voir, c’est le Nirvana jusqu’à ce que la petite famille rentre, aux alentours de 18 heures.

Au début, Colin et Coline étaient insupportables avec le bébé. Enfin, avec moi plutôt. Peur que je le griffe, peur que je le morde, peur que je l’étouffe en sautant dans son berceau. Comme si j’étais une brute. Mes maîtres me prenaient à tel point pour un chat crétin qu’ils me croyaient incapable de distinguer le pied du bébé d’une souris. Leur paranoïa est allée si loin que l’idée de m’abandonner les a plus d’une fois effleurés. Oh, jamais ils ne l’avoueront ! Mais je peux vous dire que le mois où Pénélope est née, j’ai été plus que délaissé. C’est à peine si on s’est souvenu de me donner à boire et à manger, et quelques caresses sans amour, en passant, d’un geste automatique. Écœuré par tant d’ingratitude, la peau sur les os et perdant mes poils par paquet, je suis souvent allé me morfondre au grenier, l’endroit le plus insalubre de la maison où je ne souhaiterais même pas au pire des chiens de passer une nuit. Un grenier ? Un bouge, oui ! Humide, sombre et poussiéreux, le toit comme une passoire, si bien que je vous laisse imaginer l’état du plancher : « pourri » est un mot encore trop gentil. Colin promet de le changer à chaque fois qu’il pleut, mais le retour du beau temps efface sa mémoire, si bien qu’à force, le sol ressemble à une grosse éponge, et je vais vous dire : heureusement que je suis léger comme une plume parce qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour passer à travers !

Toujours est-il qu’avec le temps, Colin et Coline ont bien été obligés de se rendre à l’évidence : je sais y faire, moi, avec les enfants ! Quand on est l’aîné d’une portée de huit chatons, pouponner est une seconde nature. Colin et Coline ont donc vite compris qu’en matière d’éducation, ils ne pouvaient pas se passer de moi. Juste un exemple : les pleurs nocturnes de Pénélope. Grâce à mon ouïe de félin, pas besoin d’attendre que la petite braille à la mort, je l’entends tout de suite, et bien avant ses parents. Dans le couloir, je double Coline qui avance telle une somnambule, tellement ensommeillée qu’elle n’a même pas le réflexe de m’empêcher de sauter dans le berceau de sa fille. Là, je me roule en boule aux pieds minuscules du bébé, et c’est parti pour le ronronnement du siècle. En deux secondes, Pénélope roupille. Coline, émerveillée par le miracle, retourne se coucher tel un zombie, sans m’adresser un seul merci. Moi, je reste quelques minutes avec la petite pour vérifier qu’elle ne bluffe pas. Il m’arrive parfois de m’assoupir avec elle, mais pas longtemps, car je me méfie : si Coline trouve au matin un seul de mes poils sur la turbulette de la petite, elle est capable de m’envoyer à la SPA. Sans rancune et le succès modeste, je redescends au salon plongé dans l’obscurité. À moi la télé !

Pour les enfants
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