> Apologie du solo

Revue Harfang, février 2014

Depuis quelques temps, à Paris, de nouvelles rames de métro font leur apparition. Subrepticement, elles détrônent les anciennes – « vétustes » est un euphémisme, mais on avait fini par s’y attacher. On ne les remplace pas toutes d’un seul coup, les vieilles rames. On distille progressivement la nouveauté. On joue l’effet de surprise. On ménage son effet. Une sur dix, je dirais. C’est à ce rythme que la RATP fait table rase du passé. Et donc, une fois sur dix, ça débouche, flambant neuf, du tunnel. L’air de ne pas y toucher, la nouvelle rame s’arrête à quai, s’ouvre et se ferme sans qu’on ait besoin d’y mettre la main. Et repart aussi crânement qu’elle était arrivée.

> Histoires de cuisine, histoires de famille

Histoires récoltées en résidence à Marseille à la Friche belle de mai, septembre 2013

> Six semaines et demie

Revue Harfang, mai 2012

Depuis bientôt 
un
 an, je 
me 
dérobe
 à dire la
 neige 
et 
les 
premiers 
comprimés
 ronds,
 les
 seconds dentelés,
 l’heure
 qui
 s’en
 est
 suivie,
 un
 lit
 qui
 n’était
 pas
 le
 mien,
 l’utérus
 démonté comme
 pour
 une
 naissance
 –
 mais
 il
 n’était
 question
 que
 d’expulser. Depuis bientôt
 un
 an,
 je joue des
 scènes périphériques,
 j’écris
 des
 circonvolutions
 d’histoires comme
 on
 s’évite
 dans
 le
 miroir. Tout
 aurait
 pu
 continuer
 longtemps
 si,
 la
 semaine
 dernière,
 on 
ne
 m’avait
 volé
 mon
 sac. Aurais‐je
 porté
 plainte
 si 
la
 photo,
 à
 l’intérieur,
 n’était pas
 devenue
 la
 pièce
 capitale 
de 
mon 
identité ? (...)

> De beaux lendemains

La Croix, 20 juillet 2011

Vingt et une heures précises, c’était pourtant inscrit, et en majuscules, en plein milieu du billet ! À croire que les gens sont de moins en moins disciplinés, de plus en plus égarés, pour qu’il soit besoin de leur rappeler qu’au théâtre, l’heure c’est l’heure. (...)

> Baseline Road, Colombo 09

Senso magazine n°33, décembre 2008

Ma vie s’est arrêtée à l’endroit d’une mauvaise photographie couleurs. Un polaroïd désastreux au grain épais, au cadrage sismique, à la lumière blafarde. J’y suis méconnaissable. Pour couronner le tout, ma pose est ridicule et je bouge. Mais c’est le cliché le plus récent, le dernier qui ait été pris de moi, le jour de mon départ. Un flou à la place de ma main. Dans le hall de l’aéroport Paris Charles de Gaulle, je suis en train de dire « À bientôt » au photographe qui m’a coupé les pieds, le sommet du crâne et une partie de l’épaule gauche. L’émotion. Je rassure d’un sourire exagéré ce père qui dissimule mal son anxiété derrière un souci de composition. Comme il n’en tolérait aucune, il photographiait toutes nos séparations. À demi caché par son boîtier, il répétait « Fais attention à toi ». Je prenais cela pour une formule. C’était une supplique. (...)

> Rahel

Témoignage Chrétien n°3376 et 3377, décembre 2009

On dit qu’il ne faut pas lutter contre les courants. On dit qu’il faut se laisser dériver, obéir à ce qui nous dépasse. Les vagues finissent toujours par rapporter les corps. Le destin n’est clément qu’aux humbles et aux enfants. (...)

> Vetiver

Revue Harfang, octobre 2009

Samuel se réveilla en criant. De ce cauchemar récurrent, il ne gardait jamais qu’une sensation cryptée, entre fièvre et nausée. S’étirant, il constata avec un étonnement sans joie qu’il ne lui manquait rien de ses jambes ni de ses bras. Il se passa de l’eau sur le visage et se lava les mains. Il jeta la deuxième brosse à dents. Comme il se séchait les mains, il remarqua le collier suspendu au porte-serviette. Il posa son flacon de parfum Vetiver en plein milieu de la tablette désertée et donna un coup d’éponge sur le lavabo. (...)

Ici, la version russe (traduction Alexandre Sakantarov) :

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